Shéhérazade en colère

Il n’y a pas de petit et de grand combat, il y a les moments où il faut savoir dire « non ». Et tout ce qui touche la lecture, l’accès au livre, au savoir, au rêve, est un combat essentiel.

Alors en ces périodes troubles, déjà, se battre pour que la lecture à haute voix se fasse en toute liberté. Avec Alice Brière-Haquet et Vincent Villeminot, puis plus de 150 auteurs, illustrateurs et bibliothécaires ou gens du livre, on a lancé une pétition.

Pour signer la pétition, c’est par ici

Image © Carole Chaix.

À vous qui avez vingt ans

1977. Ou était-ce 1978 ? J’ai seize ans. Je porte des pantalons pattes d’éph et de grandes liquettes volées à mon grand-père. On se parfume au patchouli et au bois de santal, on écoute Frank Zappa, Lou Reed et Santana. Au lycée, au café, avec les copains, on refait le monde, sans arrêt. C’est une manie. Refaire le monde, fumer cigarette sur cigarette et tomber amoureux, de l’un, de l’autre, en riant, en pleurant. Je milite contre le nucléaire, pour l’énergie solaire. En Espagne, Franco est mort. Il reste Pinochet au Chili et les dictatures à l’Est, de l’autre côté d’un mur de silence, loin de nous. Mais on continue de crier dans les rues, contre la censure, contre les plans économiques absurdes, pour l’égalité des femmes et des hommes, pour plus de liberté.

2015. J’ai cinquante ans passés. Plus de pattes d’éph ni de liquettes, mon grand-père est mort. Qu’aurait-il dit du monde qui s’annonce, lui qui a vu passer tant de guerres, 14/18, 39/45, les échos des guerres de décolonisation, l’Indochine et l’Algérie… Qu’aurait-il dit du monde qui est là ? Et nous broie. Les extrémismes se propagent et menacent comme autant de nappes de pétrole sur un océan fermé. La censure rampe et s’étend, le système économique ne fonctionne plus, la finance a pris le pouvoir et mène sans sourciller la planète dans le mur, les droits des femmes sont de plus en plus menacés, la liberté est sous contrôle, état d’urgence prolongé, internet surveillé… Et maintenant, ce vote, ce désespoir larvé qui se transforme en haine et en rejet.

Affiche mai 68
Affiche mai 68

Alors ce soir j’ai envie de reprendre mes pattes d’éph et mes liquettes, de rallumer ce briquet oublié dans un fond de tiroir, et de vous le passer en flambeau, à vous qui avez seize ou vingt ans aujourd’hui. À vous qui héritez d’un moment de l’Histoire si complexe, d’un basculement déroutant, déstabilisant. Angoissant. Un briquet pour ne pas rester dans le gris, le glauque, dans le vide de sens. Un briquet à porter en étendard, lumière au poing. Pour réclamer cette place qu’on ne vous laisse pas, ou si peu. On sera là, derrière vous, pour continuer à rêver le monde, avec vous. Pour semer tout ce qu’il nous semble vital de semer, la liberté, la laïcité, l’égalité, de grands mots auxquels il faut arracher la majuscule pour les prendre avec nous, au creux de nous, les afficher au quotidien, les protéger, les défendre, rageusement. C’est votre monde qui se construit, il ne doit pas se construire sans vous. Pour continuer de vivre, de rire. De s’aimer.

Tenez, prenez ce briquet. Pour les pattes d’éph, il paraît qu’on dit flare maintenant, mais pour les liquettes, allez, je ne suis pas si terrible, je ne vous oblige pas à en porter…

Sous les pavés

Effarement, incrédulité, colère. Face au crescendo de réflexions absurdes, prendre le temps pour ne pas rester sur la seule ligne de l’émotion.

Un homme politique a montré un livre du doigt. Ce n’est jamais bon signe. L’appel à la censure comme attrape-voix des fanatiques n’est qu’un bégaiement sordide de l’Histoire. La prise en otage de l’enfance, la veulerie de certains politiques, leur soumission à un intégrisme délirant et néanmoins parfaitement manigancé, tout a été écrit, tout a été dit. Tout comme a été souligné ce plein feu médiatique inattendu sur la littérature jeunesse.

Une semaine après cette attaque en règle et les réponses implacables qui l’ont suivie, je me sens confortée dans ma démarche d’écrivain : face aux menaces contre la liberté d’écrire, la réponse est l’écriture même et le refus de toute auto-censure.

Consciente du déplorable état du monde, j’écris des livres que liront des enfants, des adolescents avec qui je veux aussi partager des idées progressistes. Avec des mots, j’ouvre devant eux des espaces, je leur donne à lire d’autres horizons, d’autres possibles. Car qui voudrait grandir dans la société qu’on leur donne à vivre sans l’espoir de la changer ? Une planète épuisée par cette folle idée de course à la croissance, des hommes qui se battent, manipulés par d’autres hommes pour une mainmise sur des champs de pétrole ou de minerais, des femmes soumises à un diktat masculin qu’il faut sans cesse combattre, des enfants oubliés, abandonnés à leurs pulsions devant des écrans incontrôlés. Des humains humiliés par d’autres, encore et encore. Et le mensonge, autour d’eux. Comment peut-on avoir envie de vivre là-dedans ? Ouvrir un livre est parfois la seule porte donnée à ces enfants condamnés au pessimisme.

Tous solidaires...Après l’enfance vient l’adolescence. Et le choix de la vie, des vies que l’on veut vivre. Le choix de se battre pour exister dans une société où les mots “liberté, égalité, fraternité” ne sont pas des leurres. Où le mot “résistance” prend tout son sens.

Nécessaire résistance, quand les réactionnaires se rengorgent de la caisse de résonance médiatique, qu’ils en rajoutent, prennent leurs aises, et là, il y a danger. Résistance au “tous pourris”, résistance à des lendemains qui ne chantent pas, résistance à la conformité, aux uniformes, aux maîtres à penser. « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer », c’est Stéphane Hessel qui l’écrit (dans Indignez-vous). J’ajoute, résister comme pulsion de vie. Résister comme on respire.

Ma résistance à moi passe par l’écriture. Écrire, encore, sans auto-censure. Construire ces portes, ces fenêtres pour que le souffle passe.

Sans doute ce monde en pleine mutation trouble, inquiète. Internet, les réseaux, la numérisation de tout un pan de notre quotidien, les imprimantes 3D qui vont changer le visage de l’économie, les bitcoins dont on parle maintenant, cette monnaie qui peut faire exploser notre façon de penser les échanges, nous sommes des hommes et des femmes préhistoriques qui regardons le feu. Certains se demandent ce qu’on va en faire pour vivre mieux ensemble ; d’autres, plus nombreux, ont peur, ils attaquent et… risquent d’éteindre ces braises susceptibles de faire évoluer l’humanité.

Ils salissent jusqu’au mot “printemps”. Pourtant, c’est bien d’un printemps des idées dont on a besoin. Et si, au lieu de redouter des lendemains sombres, on se battait pour faire entrer le soleil, à nouveau, dans nos villes, dans nos vies ? Mai 68, c’était un beau printemps.

Sous les pavés, la plage. Sous nos livres, l’espoir d’une société digne, libre et solidaire.

Cécile Roumiguière aux mots, Carole Chaix aux images,
avec tout notre soutien à Claire Franek, Marc Daniau
et tous ceux qui sont visés par les attaques des censeurs de tous poils.