Chaque matin une année nouvelle

D’éphémérides en agendas, calendriers et autres almanachs, le temps est mesuré, pesé, calculé, morcelé, millésimé. Le temps, lui, n’a rien à faire de tout cela. Main dans la main avec l’espace, il s’écoule en flot continu.

Certaines années pourtant semblent sortir de cette continuité en concentrant sur leurs 365 jours des moments qui pulvérisent nos repères. Oui, certaines années sont plus rudes que d’autres. Et on tangue, pauvres atomes malmenés dans cette histoire qui se met à prendre un grand “H”.

En route pour 2016Ces années-là plus que d’autres, on a hâte de tourner la page. On sait bien que rien ne va fondamentalement changer, mais on veut y croire. Croire… Et si on décidait plutôt de vouloir, de désirer, réfléchir, penser, agir, bouger, partager, inventer ? Si on balançait les éphémérides, les agendas, les calendriers, ces instruments à tourner en rond, et qu’on passe à autre chose ? Si on sortait de notre propre système pour imaginer d’autres façons de voir, de vivre le monde ?

C’est grandiloquent, utopique, ambitieux, voire prétentieux, orgueilleux, téméraire et arrogant, certes. Mais en ces heures troubles, c’est tout ce que je vous, tout ce que je nous souhaite pour cette année 2016 et les temps à venir : de la volonté, des désirs, de la réflexion, des pensées, des actions, du mouvement, du partage, de l’invention vers des jours plus libres, plus légers, plus lumineux, et que la nuit enfin recule.

Dire avec Antonio Gramsci (le 1er janvier 1916 dans L’Avanti!)…

Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle.

Douce année 2016 à tous.

Je me souviens… les blogs

• 2004, je publie mon premier livre, un roman illustré, L’école du désert. On en parle d’Incos en prix organisés par des médiathèques, des villes, des établissements scolaires, des associations… Et dans une chronique de Pascale Pineau sur Ricochet, en ce temps où le net n’était pas une route aussi empruntée qu’aujourd’hui.

Installation cadres et autres objets
• 2005, mon premier album, À l’ombre du tilleul.
Des nominations aussi, et le prix Octogone, aujourd’hui disparu, qui me donne un élan essentiel à l’écriture. Des chroniques sur le site Sitarmag et sur Ricochet. Les libraires Sorcières avaient déjà leur magazine Citrouille et leurs chroniques fouillées — je me souviens de celles de Madeline Roth notamment, Madeline qui a continué à porter ses mots dans ses propres livres… La Charte chroniquait des livres dans une revue papier, d’autres bien sûr parlaient de livres, le CRDP, la BNF, des bibliothèques, des réseaux consacrés aux livres, comme Lecture jeunesse 83.

• Pour l’album suivant, Entre deux rives, Noël 43, je me souviens avoir insisté : il fallait envoyer des livres aux chroniqueurs sur internet, aux blogueurs, par là, ça frémissait, ça pulsait, ça bougeait. Les envois sont partis, un peu à reculons, ce n’était pas (encore) dans les usages.

• Et sont venus les années 2006, 2007, L’enfant silence et Pablo de La Courneuve, avec l’explosion des blogs de littérature, et de littérature jeunesse. Lily et ses Livres, Clarabel, Gaëlle la libraire, De papier de soie…,  vous toutes et tous qui lisez, chroniquez, vous enthousiasmez, qui avez l’élégance de ne pas enfoncer les livres qui vous ont déçus, qui portez nos livres quand la presse traditionnelle en parle si peu.

• En 2009, publication de la première saison des blue Cerises.
Manège vole !La blogosphère a pris son envol, pas un livre qui ne tente d’y trouver un écho. Les blue Cerises sont adoptées par les blogueuses (oui, souvent des femmes, alors mettons ici le féminin comme l’emportant sur le masculin…). Bladelor, Stéphie, Camille à Péronne, Au milieu des livresles Îles Indigo, des libraires qui s’emparent de l’outil internet aussi pour chroniquer des livres, la Soupe de l’Espace, Rêv’en pages… vous toutes…
Ce sont les blogs qui font connaître les blue Cerises, qui s’amusent de cette écriture à quatre auteurs pour quatre personnages dans des nouvelles croisées, les blogs encore qui parlent de Zik ou de Violette, d’Amos ou de Satya comme s’ils étaient des amis, qui prennent parti pour l’un ou pour l’autre, qui brassent cette écriture chorale et la porte jusqu’aux lecteurs. Comment vous dire merci ? En continuant à écrire ? En continuant à vous lire aussi.

• Depuis, l’aventure continue. Aujourd’hui est un jour un peu spécial, un blog ferme. Parce que la vie des blogs c’est ça aussi : ça va, ça vient, c’est spontané, ça suit les désirs… Certains se professionnalisent, comme La Mare aux mots et les Histoires sans fin, et c’est tant mieux. D’autres gardent une écriture semée le long des trouvailles, des fantaisies, des émotions qu’on a envie de partager. Et c’est tant mieux aussi.

Anne Loyer, EnfantipagesAujourd’hui, Enfantipages ferme sa porte, Anne Loyer a d’autres envies, d’autres mots à écrire, dans ses propres livres. Enfantipages a porté tant de mes livres… Anne, je voulais juste te dire un grand merci. On se croisera sur des salons, des événements, on parlera… livres. Qui sait, peut-être qu’un jour on chroniquera à deux voix, à deux stylos pour une occasion ou une autre ?
À bientôt, Anne, sur le web, dans tes romans, tes livres ou dans la vraie vie…

Ad-ole-scence

Étymologie

Verbe composé de ad– [ à, vers, à côté de, jusqu’à ], alo [ élever ] et –sc-, [ brûler ], il s’agit de la métaphore des flammes ou de la fumée qui montent.

Verbe (ădŏlesco, infinitif : ădŏlescĕre, parfait : ădŏlēvi, supin : ădultum)
— Grandir, pousser, se développer.
— Se transformer en vapeur, brûler, être allumé.

(source : Wiktionary)


L’adolescence… Un temps flou dont on réduit trop souvent les protagonistes d’un coup de ciseau langagier, les ados. Ce temps entre deux âges est une question laissée ouverte. Cet âge n’est pas si vieux : il n’y a guère plus d’un siècle, aux champs, à l’usine, dans des maisons bourgeoises, les enfants travaillaient dès huit, douze ans. L’enfance débouchait sur le monde du travail et des adultes sans aucune passerelle. Souvent, un rite d’initiation faisait office d’unique clef dans ce plongeon en eaux troubles. Et des enfants naissaient à leur tour de ces enfants grandis d’un coup.
Les lois sur le travail des enfants ont fait naître cet entre-deux qui est devenu un âge à part entière. C’est le thème d’un documentaire basé sur un livre de Jon Savage, écrivain et chroniqueur de musique punk et rock, un film diffusé en ce début d’été sur Arte :

Nous, les ados !

Nous les ados ! photo.

Du début du XXe siècle aux années 50, des portraits s’enchaînent pour montrer cette adolescence balbutiante. Un montage d’archives étonnant, avec la musique comme fil rouge qui relie adolescents européens et américains.

Le documentaire se termine par l’image de l’Amérique débarrassant l’Europe de ses armes pour les remplacer par le Coca-Cola. Les adolescents qui n’existaient pas au début du film sont devenus une extraordinaire cible commerciale. Sans cesse instrumentalisés, ils ne semblent pouvoir exister qu’à travers les musiques qu’ils tendent comme un miroir grimaçant aux adultes qui ne les comprennent pas. Des adultes qui en ont peur et n’ont qu’un seul but : les faire rentrer dans le rang, les coincer dans le moule, les façonner à leur image.

Plus d’un demi-siècle après, rien n’a vraiment changé. Les adolescents vivent au cœur d’une explosion hormonale. Ils sont énergie pure, énergie physique et créatrice, pulsions, débordements. Ils ont tant à inventer, à imaginer, à détruire aussi.

Les adolescents font toujours peur. Peu écoutés ou entendus, ils n’ont pas de place dans la Cité, au sens politique du terme. Les adultes ont-ils si peur de leur propre adolescence, de ces désirs, de ces pulsions qu’ils ont traversés avant de les ensevelir ? Craint-on les rêves auxquels on a renoncé ?

Pourtant, si on laissait de la place aux adolescents, à l’adolescence, dans cette fantastique énergie, dans cette flamme qui monte, la société pourrait sans doute trouver de quoi alimenter un futur plus ouvert, moins mortifère que celui construit par Coca-Cola…

Enfin, laisser parler Rimbaud, l’Adolescent éternel :

J’ai embrassé l’aube d’été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit. …

(Arthur Rimbaud · Aube, “Illuminations”)