À vous qui avez vingt ans

1977. Ou était-ce 1978 ? J’ai seize ans. Je porte des pantalons pattes d’éph et de grandes liquettes volées à mon grand-père. On se parfume au patchouli et au bois de santal, on écoute Frank Zappa, Lou Reed et Santana. Au lycée, au café, avec les copains, on refait le monde, sans arrêt. C’est une manie. Refaire le monde, fumer cigarette sur cigarette et tomber amoureux, de l’un, de l’autre, en riant, en pleurant. Je milite contre le nucléaire, pour l’énergie solaire. En Espagne, Franco est mort. Il reste Pinochet au Chili et les dictatures à l’Est, de l’autre côté d’un mur de silence, loin de nous. Mais on continue de crier dans les rues, contre la censure, contre les plans économiques absurdes, pour l’égalité des femmes et des hommes, pour plus de liberté.

2015. J’ai cinquante ans passés. Plus de pattes d’éph ni de liquettes, mon grand-père est mort. Qu’aurait-il dit du monde qui s’annonce, lui qui a vu passer tant de guerres, 14/18, 39/45, les échos des guerres de décolonisation, l’Indochine et l’Algérie… Qu’aurait-il dit du monde qui est là ? Et nous broie. Les extrémismes se propagent et menacent comme autant de nappes de pétrole sur un océan fermé. La censure rampe et s’étend, le système économique ne fonctionne plus, la finance a pris le pouvoir et mène sans sourciller la planète dans le mur, les droits des femmes sont de plus en plus menacés, la liberté est sous contrôle, état d’urgence prolongé, internet surveillé… Et maintenant, ce vote, ce désespoir larvé qui se transforme en haine et en rejet.

Affiche mai 68
Affiche mai 68

Alors ce soir j’ai envie de reprendre mes pattes d’éph et mes liquettes, de rallumer ce briquet oublié dans un fond de tiroir, et de vous le passer en flambeau, à vous qui avez seize ou vingt ans aujourd’hui. À vous qui héritez d’un moment de l’Histoire si complexe, d’un basculement déroutant, déstabilisant. Angoissant. Un briquet pour ne pas rester dans le gris, le glauque, dans le vide de sens. Un briquet à porter en étendard, lumière au poing. Pour réclamer cette place qu’on ne vous laisse pas, ou si peu. On sera là, derrière vous, pour continuer à rêver le monde, avec vous. Pour semer tout ce qu’il nous semble vital de semer, la liberté, la laïcité, l’égalité, de grands mots auxquels il faut arracher la majuscule pour les prendre avec nous, au creux de nous, les afficher au quotidien, les protéger, les défendre, rageusement. C’est votre monde qui se construit, il ne doit pas se construire sans vous. Pour continuer de vivre, de rire. De s’aimer.

Tenez, prenez ce briquet. Pour les pattes d’éph, il paraît qu’on dit flare maintenant, mais pour les liquettes, allez, je ne suis pas si terrible, je ne vous oblige pas à en porter…

L’école de la République

Marilou à l'école.
Marilou à l’école, in “Le fil de soie”  ©Delphine Jacquot/éd. Thierry Magnier

Décidément, Le fil de soie est nommé dans de très beaux prix. Aujourd’hui, matinée Tatoulu dans une école du XVIIIe, à Paris. Je suis en avance, je regarde les enfants arriver devant le 61 de la rue Clignancourt. Est-ce l’effet retour de vacances ? Ce début de printemps qui hésite entre soleil et rideaux de pluie ? Les enfants sont calmes, sereins. Avec leurs origines cumulées, à eux tous, ces enfants de France doivent couvrir une bonne partie de la planète. La porte s’ouvre, la gardienne les accueille d’un bonjour souriant. Une enfant de sept ou huit ans attend sa copine pour entrer, elles sont contentes de se retrouver. Un jeune garçon noir arrive avec une petite fille blanche et blonde, ils sont en grande conversation, ils rient. Puis disparaissent dans l’école. Je les suis.
Arthur Cattiaux, un enseignant de CM2, m’accueille tout en saluant les enfants. Ilona, Mohamed, Jeanine, Lou, Lucas, Dylan, Arthur, Fleur, Ruby… il les connaît tous, a un mot gentil pour chacun, soulève le chapeau d’une fille en lui disant qu’il est charmant, mais qu’elle doit l’enlever pour aller dans la cour. Le respect, l’attention, la bienveillance. Des mots qui semblent tellement usés… et pourtant.

Dans sa classe de CM2 et celle de Raphaële Asselin, les rencontres avec les élèves sont de merveilleux moments d’écoute mutuelle, de curiosité, de finesse de réflexion sur le livre, l’histoire. Quand la récréation ou la fin de matinée sonnent, ils continuent de poser des questions, d’échanger, ne semblent pas pressés de partir. Marilou et sa Mamilona ont trouvé ici un bien beau théâtre pour livrer leur histoire…

Que dire ? Merci. Oui, merci, vraiment. Ce matin, rue Clignancourt, à Paris, j’ai vécu un vrai moment de mixité, d’école républicaine. C’est donc possible ! En ces temps si sombres, des instants comme ceux-là sont une source d’énergie essentielle. À la fin de la première rencontre, une enfant m’a demandé si les événements de Charlie Hebdo avaient changé quelque chose dans ce que j’écrivais. Dans son regard, dans l’attente de toute la classe face à ma réponse, j’ai ressenti l’immense confiance que ces enfants nous font, j’ai mesuré l’importance qu’on peut avoir, nous, troubadours, inventeurs d’histoires, chez ces enfants qui grandissent avec Charlie. Un sacré défi.

Mais on n’est pas seuls… Les parents, bien sûr, sont là. Et les enseignants. Alors, oui, merci aux enseignants, merci à l’équipe de cette école, merci à tous ceux qui font mentir les corbeaux et montrent jour après jour que vivre ensemble, non seulement c’est possible, mais que c’est enthousiasmant.

Le salon de l’Océan Indien

Carnet de Carole Chaix, affiche
L’affiche du salon dans les carnets de Carole Chaix.

Après les jours passés à Mafate, descente sur le bord de mer sur la côte Ouest. L’hôtel est à Saint-Gilles, le salon au Port, plus au nord. Les auteurs et illustrateurs invités au salon nous rejoignent. Ils arrivent d’Afrique du Sud (Maja Sereda), de Maurice (Brigitte Masson et Laval NG) et de métropole : Pénélope Bagieu, Axl Cendres, Cécile Gambini, Florence Hinckel, Christophe Léon, Insa Sané et une éditrice, Mélanie Decourt, pour les éditions Talents Hauts. Sans oublier les Réunionnais (la liste complète des invités ici).

Le salon de l’Océan Indien, ce sont des moments vacances, la plage, le lagon, coraux et poissons, l’excursion sur les flancs du volcan, des rencontres avec des classes sous des palmes tressées, des enfants curieux de nos livres, des dédicaces, des événements, de la projection d’un film à un concert slam dessiné en passant par des journées formations et des tables rondes sur le sujet “filles et garçons dans la littérature jeunesse”, des librairies (dont la librairie Gérard)… et le prix littéraire du Paille-en-Queue (félicitations aux lauréats !). C’est aussi une formidable complicité qui s’est créée entre nous, métropolitains si chaleureusement accueillis, et l’équipe organisatrice : des soirées, des attentes du rayon vert au soleil couchant, des délires, des envies d’inventer des histoires et de nouvelles façons de parler de notre métier… De quoi avoir une sacrée envie de revenir sur l’île ! Il le faudra, on n’a pas eu assez de temps pour faire vraiment connaissance avec tous les artistes réunionnais, et maintenant on a des amis “là-bas”…

Photos souvenirs

(cliquer sur les vignettes pour les agrandir).
Merci à Cécile (Hudrisier), Mélanie (Decourt), Muriel (Enrico), Nathalie (Infante) et Florence (Hinckel) pour les photos. Antoine (Guilloppé) et Mélanie (Decourt) en ont aussi publié sur leur page facebook, Judith (Gueyfier) sur son blog, Florence (Hinckel) sur le sien, et Muriel (Enrico) sur le site de l’Adben et sur facebook.

Après le silence et la paix de Mafate, la ville, les voitures.Le soir, l'attente du rayon vert (Carole Chaix, Jo Witek et Mélanie Decourt).Journée détente, pause sur la route du volcan (avec Carole Chaix).Carole dessine un chat sur… un volcan.Des auteurs, des illustrateurs sur Mars.Et une éditrice ! (Mélanie Decourt).Le piton de la Fournaise.Plage ou volcan, Carole dessine.… pour ne pas se faire mouiller (on a tous perdus !). ©  Photo Mélanie Decourt.Au retour, arrêt sur la plage de sable noir de l'Étang salé et ses rouleaux.Courir plus vite que l'océan… (© photo Nathalie Infante).Un auteur face à l'océan.Moment de perfection.La plage de l'Ermitage, séance de dessin en miroir. (© Photo Florence Hinckel).Moment de folie du matin (avec Mélanie Decourt, © photo Cécile Hudrisier).Stand Mafate : les carnets de Carole Chaix (© Photo Muriel Enrico).Rencontre sous les bâches. (© Photo Muriel Enrico).Portrait par Mélanie Decourt.En attendant les enfants et la rencontre sous les feuillages (bronzage strié à la clef).Nos livres sur le stand de la librairie Gérard.Dédicaces (© Photo Muriel Enrico).La fresque de Laurent Corvaisier pour l'Adben, avec Muriel Enrico (© Photo Adben).La dernière plage…… et les valises du retour.

 

Mon cœur l’a chaviré

Badge "J'ai fait Mafate" © Carole Chaix23 octobre 2014.

Il est des voyages dont on revient différent. On est rentrés de la réunion depuis deux jours et les lumières de l’île continuent de miroiter dans nos yeux. Oui, mon cœur l’a chaviré pour cette île, ses habitants, ses paysages, sa douceur, sa force, son métissage et sa folie.

Deux grands moments dans cette aventure :  les jours à Mafate et ceux passés au salon du livre de l’Océan Indien. Une seule équipe pour les deux : l’Adben, le réseau des professeurs documentalistes de la Réunion, autour de Martine Le Maux  et de Muriel Enrico.

Martine, c’est la présidente, sérieuse, comme une présidente, sauf quand elle rit, et elle rit souvent, qu’importe les coups de vent. Muriel, c’est notre ancre, le point de ralliement, le repère et… le grain de folie. Qui d’autre qu’elle aurait pu imaginer faire grimper douze auteurs et illustrateurs sur des pitons où l’on n’accède qu’à pieds, sac au dos, sur des sentiers vertigineux ? Penser les emmener jusque dans ces classes uniques, une ou deux par “îlet” (prononcer le “t” et entendre “village isolé”), des écoles où les enfants les attendent, leurs livres dans les mains, un chant de maloya sur les lèvres ?

Les aventuriers de Mafate

Des “métros” : Judith Gueyfier, Jo Witek, Antoine Guilloppé, Laurent Corvaisier, Cécile Hudrisier, Carole Chaix et moi, et des Réunionnais, Fred Theys, Joëlle Écormier, Moniri M’Bae, Corinne Decloître, Teddy Lafare Gangama. Sans oublier le musicien Mounawar et son très beau spectacle autour des Larmes de l’assassin, version BD.
Des aventuriers aussi dans le cirque voisin de Salazie (mais celui-là est accessible par route) : la “métro” Nathalie Infante avec Fabienne Jonca et Joëlle Brethes rejointes les derniers jours par Carole Chaix.

Pour que ces rêves fous prennent vie, il y a aussi Chantal, Anne, Nathalie, Émilie, Lætitia, Dominique, Marie-Claire, Patrick, Céline, Théo, Monique, Tiphaine, Ingrid, Mikaël et Zya… Lætitia et Guillaume qui nous ont reçu dans leur classe à Mafate, les enseignants rencontrés au salon, nos chauffeurs guides, Gino, Christian et Quentin, et une mention spéciale pour mes anges gardiens sur les chemins de Mafate, Fred Theys (auteur et illustrateur, papa des Zazous qu’il sème à tous vents) et Laurence Hoarau. Une pensée pour toi, Lolo, qui prend ce soir la Diagonale des Fous, trois jours et trois nuits à marcher courir du sud au nord de l’île…

 Au cœur de Mafate

Le nom Mafate viendrait d’un nom de guerre, “qui cause la mort”. C’est vrai, on meurt de Mafate pour mieux vivre, on n’en sort pas comme on y est entré. Après avoir gravi des kilomètres de montée en plein soleil austral, l’éblouissement nous tombe dessus quand on se retrouve dans des paysages paradisiaques. Le cœur près de l’implosion, tout à coup, s’élargit, le regard change. On est ailleurs.

Les valeurs bougent, les idées se bousculent. On réapprend à observer, à humer, à écouter. D’une forêt de filaos à une de bambous, au passage d’une rivière de galets, d’une cascade en à pic à des jardins d’eden, devant le ciel du soir et son explosion de roses, sous les étoiles australes, en arrêt devant le lever de la lune pleine derrière une muraille de roches, à l’écoute du cri des animaux nocturnes, au milieu des visages des Mafatais, sereins, si beaux, on grandit…

Carnet de Carole Chaix, enfants d'ïlet-à-Malheur
Carnet de Carole Chaix, enfants d’Îlet-à-Malheur

Que ce soit à Îlet-à-Malheur ou à Aurère, je ne suis pas certaine d’avoir apporté avec mes livres autant de rêves et de nouvelles façons de penser la vie que ce que ce séjour, ces enfants, m’ont apportés. Mais c’est cela aussi, les rencontres. Elles se font dans les deux sens. J’ai en tête une histoire. Le visage d’une enfant mafataise la nourrit. Son geste, quand elle a posé sa poupée vêtue d’une robe de princesse sur un rocher, comme une offrande abandonnée aux esprits de la nuit. Oui, l’histoire est déjà là, en germe. Un album, sans doute, à partager avec une illustratrice qui “a fait Mafate”, comme moi. Un livre pour ouvrir une fenêtre aux enfants des villes sur ce jardin d’eden, sur une autre vie possible.

Un reportage sur Îlet-à-Malheur et Mafate.
Photo nuages au-dessus de Mafate.

Diaporama

Cliquer pour voir les photos en grand. Merci à Fred Theys pour les photos de l’école d’Îlet-à-Malheur.
NB : les Mafatais que j’ai rencontrés n’aiment pas voir leur visage photographié, j’ai volontairement mis peu de photos d’eux et flouté le visage des enfants.

Avant le départ, les valises débordent.Roissy, des filles et un avion.Arrivée sur la plage, Carole, carnettiste attitrée de l'aventure.Carole devant les pique-niques de la plage de l'Ermitage.Laurent (Corvaisier) et Judith (Gueyfier) dessinent aussi.Deux sirènes dans le lagon.Lever à l'aube pour un départ en 4/4 sur la rivière des galets.Un arrêt ? Carole sort son carnet.Notre ange gardien, Lolo, et sa trousse d'huiles essentielles.Muriel nous montre le Maïdo, en face.Fred Theys, le papa des Zazous, encore un ange sur notre route.Monter tout là-haut ? Vous voulez rire ? Non, ben, heu…Les bambous, entre Aurère et Îlet-à-Malheur.Un Zazou sur un bambou.Dans les carnets de Carole… (… et une luciole perdue dans la jungle.Carole coccinelle.Au-dessus du vide, tout en bas, une rivière.Parterre de songes.Fleurs de forêt.Poinsettias.D'autres plantes encore.Et des orchidées sauvages.Ce qu'on fait de plus plat comme sentier dans le cirque…Îlet-à-Malheur, lumières du soir.Derrière le gîte, la basse-cour (ambiance de nuit garantie !).L'école, en plein dans le thème du salon : filles et garçons.À la Réunion, le Code noir est dans les manuels scolaires.Spectacle de marionnettes improvisé à partir de nos livres.À la récré, l'homme de l'espace fait danser les enfants.Lecture et dessin autour de “Ogre, cacatoès et chocolat” (© Photo Fred Theys).Cécile lit, Carole dessine, les enfants écoutent… (© Photo Fred Theys).… place à la couleur ! (© Photo Fred Theys).L'ogre dessiné par Carole, colorié par les enfants et… Lolo.Îlet-à-Malheur, le soir.Des poinsettias encore.La plante qui endort et dont on meurt, le datura.Un cirque de rocs et de bois.Le café et ses plantations, l'esclavage, toute une histoire.La barbe de Saint-Antoine, plante hors terre, hors eau, elle signe les lieux préservés de toute pollution.Vue de la terrasse du gîte.Dans les carnets de Carole Chaix.Ciel de Mafate, le soir.Aurère, un jardin d'Eden.Aurère, les filaos.Aurère, les montagnes.À l'école d'Aurère, production artistique des enfants.Aurère, la classe de Lætitia.Barnabé devient Gross Patate.Arrivée de l'hélicoptère.Dans l'hélico avec Mounawar, troubadour des îles.Hélicoptère, sensations…Une vue démente sur le cirque de Mafate.

 

• À suivre : le salon de l’Océan Indien, les rencontres, les copains…

• Pour voir les carnets de Carole Chaix.

• Suivre Judith Gueyfier dans Mafate sur son blog.

• Et les reportages de Cécile Hudrisier