7/01/2015

Je suis CharlieAprès le 11 septembre 2001, le 7 janvier 2015.

Le séisme est aussi violent. Seule ce soir dans une chambre d’hôtel anonyme, je ne peux pas me taire. Mais écrire ? Au mieux lancer quelques mots, les hurler sur une page blanche.

Dire que la liberté est vitale, souligner cette évidence : vouloir faire taire des journalistes, des artistes, est mortifère pour toute société. Ce soir, ce sont des hommes qui sont morts, le sang a coulé. Au-delà des personnes abattues ou blessées, au-delà de leur courage, de leur immense talent, c’est la liberté qui a été prise pour cible.

La liberté d’expression a été attaquée au nom d’un extrémisme religieux. Et c’est aussi la laïcité qui est visée. Enracinée dans les mouvements philosophiques des Lumières, cette laïcité est le fondement de notre façon de vivre ensemble. Elle garantit le respect des croyances, des religions comme de la non croyance, de l’athéisme.

Régulièrement, un voile bafouant l’égalité femme-homme ici, un cimetière outragé là, la laïcité est menacée. Mais justement parce qu’aujourd’hui cet uppercut a frappé des hommes qui n’ont jamais fait de compromis dans leur liberté de penser, leur liberté de parole, la laïcité et la liberté d’expression remontent sur le devant de la scène. On reprend cruellement conscience de leur nécessité vitale. Elles redeviennent des idées qui rassemblent. Et déjà la foule afflue sur les places, des lumières sont allumées.

Non, Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, oncle Bernard, non, vous n’êtes pas morts pour rien. Non, vous tous les assassinés de ce 7 janvier, vous n’êtes pas morts pour rien. Non, Philippe Lançon et vous qui vous battez pour survivre à vos blessures, vous ne vous battez pas pour rien. Vous qui avez vu l’horreur en face, vous ne souffrez pas pour rien. Vous êtes des hommes, des femmes debout face à l’inadmissible. Vous êtes des hommes, des femmes libres. Et en votre nom la lutte pour que vive cette liberté enfle et grossit.

Une lutte qui doit aller bien au-delà de réactions dans l’émotion première, passer par une réflexion sur le pourquoi, et des combats au jour le jour, nos stylos, nos pinceaux à la main.

Nous sommes tous des Charlie. Mais qu’est-ce que vous allez nous manquer…

Liberté avec Charlie !
Dans le train, 7 janvier 2015

Sous les pavés

Effarement, incrédulité, colère. Face au crescendo de réflexions absurdes, prendre le temps pour ne pas rester sur la seule ligne de l’émotion.

Un homme politique a montré un livre du doigt. Ce n’est jamais bon signe. L’appel à la censure comme attrape-voix des fanatiques n’est qu’un bégaiement sordide de l’Histoire. La prise en otage de l’enfance, la veulerie de certains politiques, leur soumission à un intégrisme délirant et néanmoins parfaitement manigancé, tout a été écrit, tout a été dit. Tout comme a été souligné ce plein feu médiatique inattendu sur la littérature jeunesse.

Une semaine après cette attaque en règle et les réponses implacables qui l’ont suivie, je me sens confortée dans ma démarche d’écrivain : face aux menaces contre la liberté d’écrire, la réponse est l’écriture même et le refus de toute auto-censure.

Consciente du déplorable état du monde, j’écris des livres que liront des enfants, des adolescents avec qui je veux aussi partager des idées progressistes. Avec des mots, j’ouvre devant eux des espaces, je leur donne à lire d’autres horizons, d’autres possibles. Car qui voudrait grandir dans la société qu’on leur donne à vivre sans l’espoir de la changer ? Une planète épuisée par cette folle idée de course à la croissance, des hommes qui se battent, manipulés par d’autres hommes pour une mainmise sur des champs de pétrole ou de minerais, des femmes soumises à un diktat masculin qu’il faut sans cesse combattre, des enfants oubliés, abandonnés à leurs pulsions devant des écrans incontrôlés. Des humains humiliés par d’autres, encore et encore. Et le mensonge, autour d’eux. Comment peut-on avoir envie de vivre là-dedans ? Ouvrir un livre est parfois la seule porte donnée à ces enfants condamnés au pessimisme.

Tous solidaires...Après l’enfance vient l’adolescence. Et le choix de la vie, des vies que l’on veut vivre. Le choix de se battre pour exister dans une société où les mots “liberté, égalité, fraternité” ne sont pas des leurres. Où le mot “résistance” prend tout son sens.

Nécessaire résistance, quand les réactionnaires se rengorgent de la caisse de résonance médiatique, qu’ils en rajoutent, prennent leurs aises, et là, il y a danger. Résistance au “tous pourris”, résistance à des lendemains qui ne chantent pas, résistance à la conformité, aux uniformes, aux maîtres à penser. « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer », c’est Stéphane Hessel qui l’écrit (dans Indignez-vous). J’ajoute, résister comme pulsion de vie. Résister comme on respire.

Ma résistance à moi passe par l’écriture. Écrire, encore, sans auto-censure. Construire ces portes, ces fenêtres pour que le souffle passe.

Sans doute ce monde en pleine mutation trouble, inquiète. Internet, les réseaux, la numérisation de tout un pan de notre quotidien, les imprimantes 3D qui vont changer le visage de l’économie, les bitcoins dont on parle maintenant, cette monnaie qui peut faire exploser notre façon de penser les échanges, nous sommes des hommes et des femmes préhistoriques qui regardons le feu. Certains se demandent ce qu’on va en faire pour vivre mieux ensemble ; d’autres, plus nombreux, ont peur, ils attaquent et… risquent d’éteindre ces braises susceptibles de faire évoluer l’humanité.

Ils salissent jusqu’au mot “printemps”. Pourtant, c’est bien d’un printemps des idées dont on a besoin. Et si, au lieu de redouter des lendemains sombres, on se battait pour faire entrer le soleil, à nouveau, dans nos villes, dans nos vies ? Mai 68, c’était un beau printemps.

Sous les pavés, la plage. Sous nos livres, l’espoir d’une société digne, libre et solidaire.

Cécile Roumiguière aux mots, Carole Chaix aux images,
avec tout notre soutien à Claire Franek, Marc Daniau
et tous ceux qui sont visés par les attaques des censeurs de tous poils.