{"id":5391,"date":"2018-04-24T14:58:34","date_gmt":"2018-04-24T13:58:34","guid":{"rendered":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/?p=5391"},"modified":"2018-05-13T17:08:44","modified_gmt":"2018-05-13T16:08:44","slug":"et-si-demain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/?p=5391","title":{"rendered":"Et si\u2026 demain\u00a0?"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-5398\" src=\"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/nathalie-novi.jpg\" alt=\"\" width=\"960\" height=\"717\" srcset=\"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/nathalie-novi.jpg 960w, https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/nathalie-novi-300x224.jpg 300w, https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/nathalie-novi-768x574.jpg 768w, https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/nathalie-novi-700x523.jpg 700w\" sizes=\"auto, (max-width: 960px) 100vw, 960px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Image : \u00a9 Nathalie Novi avec son aimable autorisation.<\/em><\/p>\n<blockquote><p>Et si au lieu de secouer les drapeaux d\u00e9l\u00e9t\u00e8res de la peur avec le \u201cprobl\u00e8me des migrants\u201d on reprenait notre humanit\u00e9 en main en r\u00e9fl\u00e9chissant ensemble aux \u201csolutions de l&rsquo;accueil\u201d ?<\/p><\/blockquote>\n<p><em>Je fais partie de l&rsquo;association <a href=\"https:\/\/encrages.org\">Encrages<\/a>. Depuis plus d&rsquo;un an, auteurs\u00b7trices, illustrateurs\u00b7rices, femmes et hommes du monde du livre jeunesse, femmes et hommes venus de tous les horizons et qui agissent sur le terrain, nous rencontrons des jeunes arrach\u00e9s \u00e0 leur famille et leur pays d&rsquo;origine par la guerre, la mis\u00e8re, la violence, des adolescents malmen\u00e9s sur les routes, si mal accueillis en France.\u00a0<\/em><\/p>\n<p>En ce printemps o\u00f9 <a href=\"https:\/\/encrages.org\/un-jour-de-vote-a-lassemblee\/\">les d\u00e9put\u00e9s viennent de voter une loi \u201cAsile et Immigration\u201d honteuse<\/a>, et sur les pas de Bernard Friot qui a publi\u00e9 un texte sur <a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/bernard.friot.3?hc_ref=ARQ_twihCxEVDC7RDZgtJIHuJ71LlC8zwN9epHAhapd1VnDGxdGJry2RuJj9f7XS5nQ&amp;fref=nf\">sa page facebook<\/a>, sur ceux de <a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/profile.php?id=100008785067858\">Nathalie Novi<\/a> qui publie des portraits d&rsquo;enfants Syriens, voil\u00e0 les mots que j&rsquo;ai eu besoin d&rsquo;\u00e9crire il y a quelques semaines. Un texte d\u00e9di\u00e9 \u00e0 tous ces enfants, ces adolescents, que j&rsquo;ai lu en duo avec le musicien Arash Sarkechik le 25 mars dernier au Printemps du Livre de Grenoble. Un tryptique : hier, aujourd&rsquo;hui, demain. L&rsquo;histoire de Yacine, son exil, sa rencontre avec Anita, et demain, un avenir possible\u2026 Si seulement.<\/p>\n<h1>De sel et de miel<\/h1>\n<h2>Aujourd\u2019hui<\/h2>\n<p>Il est un point, il est un grain. Grain de sable, grain de terre, grain de poussi\u00e8re parmi d\u2019autres grains.<\/p>\n<p>Il aime rester au soleil, absorber sa lumi\u00e8re. Et si parfois la chaleur le suffoque, il sait que la nuit le rafra\u00eechira.<\/p>\n<p>Il roule et rebondit avec les autres grains. Ensemble, ils m\u00e9langent leurs ocres, leurs bruns, leurs orang\u00e9s, et la terre se pare de cette belle palette.<\/p>\n<p>Parfois, le vent l\u2019emporte loin des autres, puis ils se retrouvent. Et les dunes dansent sous la lune, elles valsent en vagues dans la nuit.<\/p>\n<p>Mais un jour le vent forcit, la temp\u00eate grossit. Et cette fois le grain est arrach\u00e9 \u00e0 cette terre qu\u2019il aimait.<!--more--><\/p>\n<p>Emport\u00e9, ballott\u00e9, bouscul\u00e9, il traverse des oc\u00e9ans qui menacent l\u2019engloutir.<\/p>\n<p>Effray\u00e9, t\u00e9tanis\u00e9, il cherche un endroit o\u00f9 s\u2019accrocher pour ne pas sombrer. Il n\u2019a aucun rep\u00e8re, il ne connait rien \u00e0 ce nouveau monde, et tout glisse autour de lui.<\/p>\n<p>Un matin enfin sa course s\u2019arr\u00eate. Il est \u00e9puis\u00e9. Sans force pour aller vers ces grains inconnus qui s\u2019agitent sans le regarder. Des grains de couleurs m\u00eal\u00e9es, des grains aux reflets nacr\u00e9s.<\/p>\n<p>Le grain nouvel arriv\u00e9 pourrait leur dire \u2014 Venez, je vous raconterai ma terre, ses couleurs, ses contes\u00a0! Approchez\u2026 racontez-moi vos l\u00e9gendes, chantez-moi vos berceuses, vos chansons\u2026<\/p>\n<p>Il voudrait, mais il n\u2019a pas les mots pour \u00e7a. Et il est trop fatigu\u00e9. Il doit manger, dormir, survivre\u2026<\/p>\n<p>Assoupi sous un bout de carton, le grain ne bouge pas. Il est entre r\u00eaves de sa vie d\u2019avant et mauvais sommeil. Des cris l\u2019alertent, il sursaute\u00a0: on veut le chasser\u00a0!<\/p>\n<p>Il reprend sa course. La peur l\u2019emplit tout entier et l\u2019emp\u00eache de penser. Il br\u00fble \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ne pas conna\u00eetre de repos. Le souffle lui manque, un vertige le prend.<\/p>\n<p>Il est tomb\u00e9. Oubli\u00e9, seul, dans un coin de cette terre qu\u2019il ne conna\u00eet pas, au milieu de grains qui roulent des mots qu\u2019il ne comprend pas.<\/p>\n<p>Quand un grain couleur soleil vient se poser pr\u00e8s de lui, il n\u2019a m\u00eame plus la force de se demander pourquoi. Pourquoi ce grain-l\u00e0, \u00e0 ce moment-l\u00e0\u00a0?<\/p>\n<p>Le grain couleur soleil roule sur la poussi\u00e8re et tend un chemin dans sa direction. Puis il dessine un mur, une fen\u00eatre, une porte\u2026 Une maison. Le grain roule \u00e0 son tour pour tracer des rues, des arbres. Des immeubles. Leur ville enfle, elle grandit. Les dessins sont parfois rat\u00e9s, ils rient ensemble de cette maison et de son air pench\u00e9.<\/p>\n<p>De jour en jour, ils se retrouvent. D\u2019autres grains les rejoignent. Ils apprennent les mots les uns des autres. Ils se mettent \u00e0 m\u00e9langer l\u2019ocre, le brun, le rose et le nacr\u00e9 pour tracer dans la poussi\u00e8re une ville, une ville immense aux bras grands ouverts\u2026<\/p>\n<p>Yacine se secoue. C\u2019est chaque fois pareil\u00a0: la femme lui tend des crayons, des couleurs, et toutes ces images \u00e9mergent, elles l\u2019emportent, comme s\u2019il \u00e9tait la feuille de papier vibrante sous les souvenirs enfouis. La femme lui sourit, elle lui offre un th\u00e9 sucr\u00e9. Il lui rend son sourire. Elle a les yeux bleus, d\u2019un bleu presque aussi sombre que ceux d\u2019Anita. Anita qu\u2019il a connue au tout d\u00e9but de sa vie d\u2019ici. Il \u00e9tait encore enfant.<\/p>\n<h2>Hier<\/h2>\n<p>Il y a le go\u00fbt du sel. Le sel des larmes sur ses joues. Celui de la mer, partout, en dessous. La mer comme un d\u00e9sert de sables mouvants sous le canot surcharg\u00e9. La mer, les vagues, et le froid de la nuit.<\/p>\n<p>Yacine est \u00e9veill\u00e9. Les yeux grands ouverts dans le noir, il cherche sans bouger le bonhomme d\u2019argile que lui a donn\u00e9 son grand-p\u00e8re. C\u2019est un tout petit bonhomme d\u2019argile rouge, pas plus haut qu\u2019un doigt, avec une ficelle en guise de ceinture, des cheveux peints au charbon sur sa t\u00eate et un grand sourire creus\u00e9 dans son visage d\u2019un coup de couteau agile. Yacine aime le tenir tout pr\u00e8s de son nez, il sent bon les soirs d\u2019\u00e9t\u00e9 et le cou de son grand-p\u00e8re. Il a la couleur de la terre de son village et des lignes sont trac\u00e9es sur son torse, belles et douces comme celles que le vent dessine sur le sable. Ce sable qui commence aux portes de son village, si loin, l\u00e0-bas.<\/p>\n<p>Yacine ne se souvient plus pourquoi ils sont partis, lui, son p\u00e8re, Yasmina, sa petite s\u0153ur, et leur m\u00e8re avec son sourire effac\u00e9. Toute la famille a quitt\u00e9 le pays\u00a0; ils ont laiss\u00e9 derri\u00e8re eux le grand-p\u00e8re et les cousins, les copains aussi. Ils ont fui, mais Yacine ne sait pas bien quoi. Il fait glisser ses doigts gel\u00e9s sur le fond du canot \u00e0 la recherche du bonhomme d\u2019argile et se demande quel monstre est assez puissant et malfaisant pour leur faire abandonner tout ce qu\u2019ils aiment. Malgr\u00e9 la terre trop s\u00e8che, malgr\u00e9 la mis\u00e8re, l\u00e0-bas, ils \u00e9taient chez eux au milieu de leur famille, de leurs amis, dans leur village. Et ils ont tout quitt\u00e9.<\/p>\n<p>Ils ont march\u00e9 longtemps dans la nuit, dans le silence. Leur village s\u2019est \u00e9loign\u00e9, il a disparu. Et maintenant, entass\u00e9s dans ce canot, ils voguent. Ou plut\u00f4t, ils s\u2019enfoncent dans l\u2019eau noire, dans l\u2019eau lourde de larmes et de questions sans r\u00e9ponses.<\/p>\n<p>Yacine n\u2019a pas retrouv\u00e9 le jouet d\u2019argile. Il a fini par s\u2019endormir. Quand il se r\u00e9veille, le soleil perce des nuages pos\u00e9s sur une dune. Son nez enfoui dans le sable froid, les paupi\u00e8res paillet\u00e9es de sel, il sent son corps tout engourdi de la travers\u00e9e. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, ses compagnons de voyage et son p\u00e8re, endormi, Yasmina dans ses bras. Mais sa m\u00e8re\u00a0? O\u00f9 est-elle\u00a0? Il ne la voit pas.<\/p>\n<p>Yacine se l\u00e8ve. Il marche, droit devant lui, parmi les corps endormis. Il ne trouve pas sa m\u00e8re. Il marche jusqu\u2019\u00e0 se retrouver au milieu des dunes, seul, loin de tous ses compagnons de travers\u00e9e. Il marche et tombe, se recroqueville sur le sable, et ferme les yeux pour retrouver son village, sa maison, son lit, ses r\u00eaves.<\/p>\n<p>Un vieil homme se penche vers l\u2019enfant recroquevill\u00e9.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019il fait, couch\u00e9-l\u00e0, tout seul, cet enfant\u00a0? Il est tellement fragile\u2026 Il a d\u00fb beaucoup pleurer, ses paupi\u00e8res sont toutes frip\u00e9es\u2026<\/p>\n<p>De sa large main, le vieil homme caresse les cheveux de l\u2019enfant, qui ouvre grands ses yeux. L\u2019homme le soul\u00e8ve, Yacine le frappe de toutes ses forces. Le vieillard rit et lui parle \u00e0 voix basse, mais Yacine ne comprend pas les mots qui sortent de la bouche de ce g\u00e9ant\u00a0: <em>Vieni, piccolo, vieni&#8230; Non abbiate paura<\/em>\u2026<\/p>\n<p>Le <em>nonno<\/em> serre l\u2019enfant dans ses bras, il marche, \u00e0 son tour, droit devant, face au soleil.<\/p>\n<p>Loin de la plage, ils arrivent pr\u00e8s d\u2019une cabane. Le vieil homme respire fort, il souffle, l\u2019enfant p\u00e8se son poids. Ils traversent des filets qui s\u00e8chent, tendus sur des fils comme les toiles qu\u2019une araign\u00e9e g\u00e9ante aurait fil\u00e9es pour capturer ses proies.<\/p>\n<p>L\u2019homme se baisse pour passer la porte de la cabane, prot\u00e9geant de sa large main le cr\u00e2ne de l\u2019enfant pour ne pas qu\u2019il se blesse. Il appelle\u00a0: <em>Angelina\u00a0!<\/em><\/p>\n<p>Et une vieille femme plus vieille que toutes les vieilles femmes que Yacine ait jamais vues sort d\u2019une pi\u00e8ce sombre. Elle pousse un cri\u00a0: <em>Oh\u00a0! Un bambino, un bambino piccolo<\/em>\u2026<\/p>\n<p>Puis elle se met \u00e0 s\u2019agiter. Elle fouille dans des placards, ouvre et ferme des portes tout en r\u00e9p\u00e9tant\u00a0: P<em>overo bambino\u2026 Povero bambino\u2026<\/em><\/p>\n<p>Le vieil homme a pos\u00e9 Yacine sur une chaise de paille. Il masse les pieds de l\u2019enfant, il souffle sur ses mains gel\u00e9es. Yacine a retrouv\u00e9 sa voix. Il crie dans sa langue : <em>Maman\u00a0! Je veux voir ma m\u00e8re\u00a0!<\/em><\/p>\n<p>La <em>nonna<\/em>, cette femme plus vieille que toutes les femmes, a pos\u00e9 une coupe d\u2019olives et une \u00e9paisse tranche de pain devant lui. Elle \u00e9tale du miel sur le pain. Comme Yacine ne bouge pas et continue \u00e0 appeler sa m\u00e8re, la femme met son doigt dans le pot de miel, elle le pose sur les l\u00e8vres de l\u2019enfant. Et le sucre efface le sel des larmes, le sel de la mer et celui de la nuit. Yacine regarde l\u2019homme et la femme qui le fixent. Il prend le pain et le porte \u00e0 sa bouche.<\/p>\n<p>Il renifle mais ses yeux sont secs\u00a0: Je veux mon bonhomme de terre\u2026\u00a0Les deux vieux ne lui r\u00e9pondent pas, ils ne le comprennent pas. Alors Yacine se met \u00e0 hurler\u00a0: Ah\u00a0! Ahhhhhh\u2026 comme ces sir\u00e8nes qui annoncent les malheurs.<\/p>\n<p>Un cri comme la sonnerie d\u2019une alarme fait sursauter Anita. Elle sort de sa chambre, tout au fond de la cabane. Elle court vers la cuisine voir ce qui se passe. Ses yeux d\u00e9bordent de sommeil et de r\u00eaves interrompus, ses cheveux emm\u00eal\u00e9s lui font une dr\u00f4le de t\u00eate. Ses arri\u00e8res grands-parents sont l\u00e0, qui ne savent que faire devant cet enfant qui hurle. Elle le regarde. Il la voit, s\u2019arr\u00eate, bouche b\u00e9e. Ils ont le m\u00eame \u00e2ge, ou \u00e0 peu pr\u00e8s. Yacine s\u2019adresse \u00e0 elle dans sa langue, cette langue qu\u2019elle ne comprend pas. Il insiste\u00a0: <em>Maman\u2026 Je veux ma m\u00e8re\u2026 Je veux mon bonhomme en terre, je l\u2019ai perdu, sur le bateau\u2026<\/em><\/p>\n<p>Le nonno explique qu\u2019il a trouv\u00e9 cet enfant, il \u00e9tait seul, sur la dune, pas loin de la plage o\u00f9 \u00e9chouent les barques quand le vent les pousse de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 de l\u2019\u00eele. Anita se gratte le cr\u00e2ne, elle montre son torse et dit <em>Anita<\/em>. Yacine fait pareil et prononce <em>Yacine<\/em>. Ensuite, Anita tend la main au gar\u00e7on qui se l\u00e8ve et la suit.<\/p>\n<p>Ensemble, les deux enfants traversent les grands filets d\u00e9ploy\u00e9s comme des toiles d\u2019araign\u00e9e. Ils marchent sans rien dire jusqu\u2019en haut de la dune. Anita sourit en voyant le visage de Yacine qui d\u00e9couvre la mer inond\u00e9e d\u2019or et de reflets. Et sur le sable devant eux, des hommes, des femmes, \u00e9puis\u00e9s, perdus. Des hommes, des femmes et des enfants qui se cherchent.<\/p>\n<p>Yacine sourit enfin \u00e0 Anita. Il tire sur sa main pour qu\u2019elle le suive. Ils courent sur la plage. Yacine appelle. Anita comprend qu\u2019il cherche les siens, sa m\u00e8re, son p\u00e8re et sa s\u0153ur.<\/p>\n<p>C\u2019est Yasmina qui les aper\u00e7oit la premi\u00e8re. Elle pointe son doigt vers Yacine, et son p\u00e8re et sa m\u00e8re le regardent courir vers eux. Anita se demande ce qu\u2019ils vont penser de le voir arriver, main dans la main avec une dr\u00f4le de fille mal peign\u00e9e. Mais Yacine se retourne vers elle, il est heureux\u00a0: sa m\u00e8re est l\u00e0\u00a0! Il l\u2019a retrouv\u00e9e\u00a0!<\/p>\n<p>Entre les yeux de sa m\u00e8re, une ride est n\u00e9e, son visage est grave. Mais en voyant son fils, elle sourit d\u2019un sourire si grand qu\u2019aussit\u00f4t tous les tourments de Yacine s\u2019\u00e9vanouissent. Yacine, Yasmina, leur m\u00e8re et leur p\u00e8re, ils sont l\u00e0, ensemble, ils se sont retrouv\u00e9s.<\/p>\n<p>La famille de Yacine reste un moment chez le nonno et la nonna. Ils se serrent tous et vivent quelques jours ensemble. Anita est contente de partager avec eux la cabane de ses arri\u00e8re-grands-parents. Elle y passe toutes ces vacances d\u2019\u00e9t\u00e9s, chaque ann\u00e9e, mais cette ann\u00e9e sera particuli\u00e8re, ce sera \u201cl\u2019ann\u00e9e de Yacine\u201d\u00a0!<\/p>\n<p>Elle apprend quelques mots pour parler avec lui et Yasmina. Avec des gestes, avec des sourires, ils se comprennent. Les parents de Yacine font go\u00fbter \u00e0 la famille d\u2019Anita les l\u00e9gumes comme ils les pr\u00e9parent chez eux, les arri\u00e8re-grands-parents leur montrent comment r\u00e9parer les filets et cuisiner les citrons en salade ou dans des g\u00e2teaux aux amandes.<\/p>\n<p>Les enfants partagent leurs jeux, ils construisent ensemble un village de cubes de bois et de plastique qui ressemble \u00e0 celui qu&rsquo;habitaient Yacine et Yasmina, avant. Ils le peuplent de bonshommes en plastique et d&rsquo;animaux fantastiques, une baleine et deux tigres, un rhinoc\u00e9ros et m\u00eame un dragon ail\u00e9.<\/p>\n<p>Un jour, des gens de la ville arrivent avec des carnets et des listes. Ils posent des questions aux parents de Yacine\u00a0; une femme traduit les mots qu\u2019ils disent. Il faut les suivre, rejoindre les autres, ceux du canot et d\u2019autres encore qui arrivent et veulent s\u2019installer l\u00e0 ou traverser le pays pour aller vivre ailleurs. Ils parlent papiers, autorisations, demandes officielles\u2026 Anita ne dit rien. Ses yeux fixent ceux de Yacine, qui tente de lui sourire.<\/p>\n<p>Elle court dans sa chambre, elle claque la porte derri\u00e8re elle et lance tout ce qu&rsquo;elle trouve sur les cubes. Bombard\u00e9 de chaussures et de balles, le village devient ruines. Anita s&rsquo;agenouille, Yacine va partir, elle le sait.<\/p>\n<p>Yacine la rejoint, il voit le village saccag\u00e9. Il s&rsquo;assoit pr\u00e8s d&rsquo;elle et la serre contre lui. Puis il ramasse un personnage de plastique perdu au milieu des pi\u00e8ces \u00e9parpill\u00e9es, un bonhomme aux cheveux noirs et au grand sourire. Yacine prend la main d\u2019Anita, il couche le jouet dedans et replie les doigts de son amie sur le bonhomme. Anita lui sourit et promet\u00a0: elle gardera le bonhomme de plastique \u00e0 l\u2019abri.<\/p>\n<p>Quand Yacine, Yasmina et les parents partent en suivant les gens de la ville, le nonno et la nonna les embrassent devant la cabane. Ils laissent leur petite-fille les accompagner jusqu\u2019au croisement de la route.<\/p>\n<p>L\u00e0, Anita serre ses amis dans ses bras. Elle reste plus longtemps tout contre Yacine et lui tend une bille, une bille en terre d\u2019un bleu sombre m\u00eal\u00e9 de turquoise, comme le c\u0153ur d\u2019une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9. <em>C\u2019est ma meilleure bille\u00a0! Avec elle, tu ne peux que gagner\u00a0!<\/em><\/p>\n<p>Comme Yacine n\u2019a rien \u00e0 offrir en \u00e9change, il arrache un fil de sa manche et l\u2019entoure au poignet d\u2019Anita\u00a0: <em>A presto\u2026\u00a0<\/em>Ce sont les premiers mots de Yacine dans la langue de ce pays. Les gens de la ville, ceux aux papiers et aux questions, les pressent, il faut y aller.<\/p>\n<p>Anita regarde la famille s\u2019\u00e9loigner. Elle rentre seule dans la cabane, si triste qu\u2019elle a l\u2019impression que ses pieds s\u2019enfoncent dans la poussi\u00e8re du chemin. Ses arri\u00e8res grands-parents sont l\u00e0, ses jouets, son lit aussi. Elle est chez elle. La famille de Yacine, elle, n\u2019a pas de chez elle\u2026<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019heure du d\u00e9jeuner mais Anita ne veut pas manger. Elle ne veut rien, que regarder la place vide o\u00f9 Yacine \u00e9tait assis ce matin encore. Alors le <em>nonno<\/em> et la <em>nonna<\/em> lui parlent. Ils racontent les guerres, les bombes, la violence. L\u2019exil. Et la vie qui recommence, malgr\u00e9 tout.<\/p>\n<p>Anita va dans sa chambre. Elle s\u2019assoit par terre, attrape le bonhomme aux cheveux noirs et l\u2019installe pr\u00e8s d\u2019elle. Elle ramasse une pi\u00e8ce de bois, un triangle de plastique et commence \u00e0 reconstruire le village.<\/p>\n<p>Sur la route, Yacine marche en faisant rouler entre ses doigts la bille du m\u00eame bleu que les yeux d\u2019Anita.<\/p>\n<h2>Et si\u2026 demain\u00a0?<\/h2>\n<p>La femme aux yeux bleus, une autre, aux yeux bruns, et encore une autre, des hommes aussi\u2026 Une vague de femmes et d\u2019homme s\u2019est lev\u00e9e, et la vague a fini par faire c\u00e9der les barrages de la peur. Elle a emport\u00e9 les faux discours, les fausses raisons, elle a balay\u00e9 les indignations mensong\u00e8res, elle a noy\u00e9 la haine. Les d\u00e9cideurs ont fini par entendre le ronflement sourd de la vague qui allait bien finir par les emporter, eux aussi. Ils ont compris que les temps avaient chang\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019atelier sent bon la sciure de bois. Yacine appuie la paume de sa main sur le rabot, assez fort pour ne pas laisser l\u2019outil d\u00e9raper, pas trop fort pour que son geste soit comme une caresse qui lisse la planche. Une fois bien lisses, les planches s\u2019ajusteront parfaitement ensemble. Ensemble\u2026 Un jour, apr\u00e8s des mois \u00e0 errer dans la rue, dans des abris pr\u00e9caires, Yacine a pu aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole. La directrice avait une grosse voix, elle disait souvent que l\u2019\u00e9cole \u00e9tait la seule fa\u00e7on d\u2019apprendre \u00e0 vivre, d\u2019apprendre \u00e0 grandir. Yacine, dans sa t\u00eate, ajoutait le mot ensemble.<\/p>\n<p>Il attrape une nouvelle planche et reprend son geste en fredonnant une berceuse que lui chantait sa m\u00e8re. Il se demande si sa s\u0153ur s\u2019en souvient aussi, et si elle la chante \u00e0 son b\u00e9b\u00e9 qui vient de na\u00eetre. S\u00fbrement\u2026 Yasmina a une bonne m\u00e9moire, elle saura raconter \u00e0 son enfant toutes les histoires du pass\u00e9, et peut-\u00eatre m\u00eame inventer des histoires qui n\u2019existent pas encore.<\/p>\n<p>Sur l\u2019\u00e9tabli, au-dessus de Yacine, un tout petit bonhomme de bois peint en rouge le regarde en souriant. Il n\u2019est pas plus haut qu\u2019un doigt, il porte une ficelle en guise de ceinture, ses cheveux sont peints au charbon et une bille bleue lui sert de si\u00e8ge, une bille comme une plan\u00e8te. Ou comme le ciel paillet\u00e9 d\u2019\u00e9toiles. Un bleu sombre, comme les yeux d\u2019Anita.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>\u00a9 C\u00e9cile Roumigui\u00e8re 2018<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><em>\u2022 Extraits et diffusion dans le cadre du soutien \u00e0 l&rsquo;accueil des r\u00e9fugi\u00e9s, des migrants, autoris\u00e9e \u00b7<\/em>\u00a0<em>Pas de diffusion commerciale, merci.<\/em><\/p>\n<p>\u2022 <a href=\"https:\/\/plateaulecture.com\/?p=1306\">Lectures en direct sur le site de Plateau lecture.<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Image : \u00a9 Nathalie Novi avec son aimable autorisation. Et si au lieu de secouer les drapeaux d\u00e9l\u00e9t\u00e8res de la peur avec le \u201cprobl\u00e8me des migrants\u201d on reprenait notre humanit\u00e9 en main en r\u00e9fl\u00e9chissant ensemble aux \u201csolutions de l&rsquo;accueil\u201d ? Je fais partie de l&rsquo;association Encrages. Depuis plus d&rsquo;un an, auteurs\u00b7trices, illustrateurs\u00b7rices, femmes et hommes du monde du livre jeunesse, femmes et hommes venus de tous les horizons et qui agissent sur le terrain, nous rencontrons des jeunes arrach\u00e9s \u00e0 leur famille et leur pays d&rsquo;origine par la guerre, la mis\u00e8re, la violence, des adolescents malmen\u00e9s sur les routes, si mal accueillis en France.\u00a0 En ce printemps o\u00f9 les d\u00e9put\u00e9s viennent de voter une loi \u201cAsile et Immigration\u201d honteuse, et sur les pas de Bernard Friot qui a publi\u00e9 un texte sur sa page facebook, sur ceux de Nathalie Novi qui publie des portraits d&rsquo;enfants Syriens, voil\u00e0 les mots que j&rsquo;ai eu besoin d&rsquo;\u00e9crire il y a quelques semaines. Un texte d\u00e9di\u00e9 \u00e0 tous ces enfants, ces adolescents, que j&rsquo;ai lu en duo avec le musicien Arash Sarkechik le 25 mars dernier au Printemps du Livre de Grenoble. Un tryptique : hier, aujourd&rsquo;hui, demain. L&rsquo;histoire de Yacine, son exil, sa rencontre avec Anita, et demain, un avenir possible\u2026 Si seulement. De sel et de miel Aujourd\u2019hui Il est un point, il est un grain. Grain de sable, grain de terre, grain de poussi\u00e8re parmi d\u2019autres grains. Il aime rester au soleil, absorber sa lumi\u00e8re. Et si parfois la chaleur le suffoque, il sait que la nuit le rafra\u00eechira. Il roule et rebondit avec les autres grains. Ensemble, ils m\u00e9langent leurs ocres, leurs bruns, leurs orang\u00e9s, et la terre se pare de cette belle palette. Parfois, le vent l\u2019emporte loin des autres, puis ils se retrouvent. Et les dunes dansent sous la lune, elles valsent en vagues dans la nuit. Mais un jour le vent forcit, la temp\u00eate grossit. Et cette fois le grain est arrach\u00e9 \u00e0 cette terre qu\u2019il aimait.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5398,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[101],"tags":[52],"class_list":["post-5391","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-carnet","tag-humeur"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5391","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5391"}],"version-history":[{"count":15,"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5391\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5412,"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5391\/revisions\/5412"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5398"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5391"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5391"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cecileroumiguiere.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5391"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}