Un roman de la collection “Petites poches”
Thierry Magnier, 11 février 2026
Les feuilles de papier craquent quand elle ouvre son cahier. On est bientôt au printemps et Gabriela ne l’a pas touché depuis l’été dernier. Il est plein de fleurs, d’herbes et de feuilles ramassées dans le village, dans les prés et les forêts. Bien aplaties par un vieux fer à repasser dont plus personne ne se sert, les plantes ont séché. Gabriela admire la première fleur, un coquelicot aux pétales si fins… Ils sont devenus presque bleus. Elle regarde sa poupée, posée sur la table, et la chienne Belle, assise à ses pieds et explique :
— Maman sera contente ! Dans son usine, les fleurs ne poussent pas, les coquelicots doivent lui manquer là-bas… Oui, l’herbier est parfait. Et maman a promis de venir pour mon anniversaire !
Les mains dans l’argile
L’histoire de Gabriela a germé à l’automne 2020 pendant une résidence “Les Passerelles” avec l’association Caranusca. Ce devait être une résidence au fil de l’eau, en péniche avec Géraldine Alibeu et notre ours Jean-Kevin, le Covid en a décidé autrement : on a embarqué à Sarreguemines dans le moulin de la Blies et son ancienne faïencerie. Les mains dans l’argile, a tenter maladroitement de faire naître des formes, j’ai beaucoup pensé aux ouvrières et aux ouvriers qui ont vécu là, près de cette rivière qui charriait les matériaux et faisait tourner les machines de la manufacture. Dans le musée attenant aux ateliers, j’ai laissé mon esprit rêver sur les photos, les tours, les assiettes… Des voix de femmes, le bruit sourd des machines, celui des assiettes entrechoquées, les ordres lancés à la volée, les odeurs de kaolin et de sueur mêlées. Des mains agrippées à un pinceau, un trait bleu sur l’argile, des pétales… Angela prenait vie. Avec elle sa mère Ada, et Gabriela, l’enfant des fleurs.






Une “Petite poche”

Au départ, j’ai pensé cette histoire en écho à des images, celles de décors végétaux sur les assiettes, les plats, celles aussi du jardin planté au cœur de l’ancienne manufacture, et des photos de ces ouvrières derrière leur tournette. J’ai imaginé des illustrations, une illustratrice.
Quand Charline Vanderpoorte a évoqué l’idée de publier ce texte en “Petite Poche”, j’ai tangué. Un roman dans une collection que j’aime énormément… Des livres qui ouvrent la littérature à tous ceux, toutes celles qui en sont éloignées, une collection indispensable. C’est avec une grande fierté que je peux désormais dire « j’ai une Petite poche ».
Un, deux, trois… fleurs, filles & femmes
L’ouvrière, c’est Angela. Elle travaille à l’usine de faïences en ville.
La grand-mère, c’est Ada. Elle élève sa petite-fille dans un village de montagne où elle s’est installée avec son mari des années auparavant. Ada vient de loin, d’un pays qui sent le citron chauffé par le soleil. Son mari mort, elle est resté seule avec sa fille, et maintenant sa petite-fille.
L’enfant, c’est elle, Gabriela. Elle fabrique le plus beau des herbiers pour sa mère, qui viendra la voir pour son anniversaire. Mais quand le facteur apporte son cadeau, elle comprend que sa mère ne sera pas là le jour de ses dix ans, et ce n’est pas Rosa, sa poupée, qui pourra la consoler…

