Filles de la Walïlü

Roman
L’école des loisirs · Médium + · février 2020
Illustration de couverture Joanna Concejo

Derrière un rideau d’arbres, au fond de la forêt, un lac noir sous le ciel noir. Et le froid. Un chuintement, une plainte. Un cri de douleur qui signe la fin de la nuit. Lentement, le noir du ciel se griffe d’or et d’argent, le cobalt fond sous l’indigo. Le gémissement, à nouveau, résonne sans que personne ne soit là pour l’entendre. Un trait, un éclair nacré dans le blanc pur de la glace, et un soupir, le dernier, un son à lacérer le cœur quand la plaque se scinde en deux. Le morceau de glace hésite, il tangue en suivant le clapot des eaux du lac. Le vent tombe, la plaque dérive.
Loin du lac, au-delà de la forêt, le jour se lève sur Ann-Ville. Trois silhouettes se pressent, trois points rouges sur les rues pavées de blanc. Leurs longues jupes balaient le sol verglacé, leurs foulards noués bas sur leur front masquent leur visage.
— Quel froid… Dire qu’on est en avril !
— Garde ton souffle, Johanna, chauffe tes mains avec, le bébé à naître va en avoir besoin…

Filles de la Walïlü, incipit

Du temps

Comment résumer plus de trois années passées avec une histoire, un lieu, avec des personnages qui s’ancrent tellement en soi qu’ils nous échappent, parfois ?

Au départ, dans un mouvement où règnent les romans de fin du monde et de reconstruction, j’ai voulu écrire une histoire d’un autre possible, là, maintenant. Et ce possible passait par les femmes.

Un lieu

C’est dans ce moment où le roman n’en est pas encore à l’état d’esquisse mais où le désir est déjà là que j’ai lu “Les gardiennes de Kihnu”, un reportage de Camille Bordenet avec des photos de Jules Gaillard sur une île estonienne gérée par des femmes. L’article n’est pas facilement lisible en ligne, mais j’en ai retrouvé un autre, de Libération, que j’ai lu à la même époque. Je me permets de le déposer ici.

Une île gérée par des femmes ! Et si je tenais un début de quelque chose ? Comment une enfant y grandirait-elle ? Devenue adulte, comment aborderait-elle le monde en dehors de cette île, cernée de patriarcats ? Quels dangers pourraient la guetter ? Comment… aimerait-elle ? De fil en aiguille, les questions ouvraient grand les portes pour la mise en place d’une narration…

L’île de Kihnu était un point de départ. Mais il fallait aller au-delà, inventer ce “lieu des possibles”. J’en ai fait Iurföll, une presqu’île du bout du monde, isolée face à un monde patriarcal. Prise entre un océan glacé et des forêts immenses, il y ferait froid, avec de longues nuits l’hiver, et des nuits d’été rougies par le soleil.

Un personnage

Albaan aime bien les histoires d’animaux, et celle de sa naissance aussi. À ta naissance, tu étais pâle… c’est ce que sa mère lui a toujours raconté. Il faisait froid, on était en avril mais on tardait à sortir de l’hiver. Ton visage était couleur de lune et tes lèvres carmin. Un début narré comme un conte, un air de Blanche-Neige, ça lui allait plutôt bien. Sauf pour les yeux. Albaan ne les avait pas noirs, mais de ce bleu intense qui colore les eaux prises dans les glaces, tout au nord des terres, une grande partie de l’année. Un regard qui pénètre et peut effrayer quand il ne fait pas succomber. Elle ne le sait pas encore, mais un jour, ce regard sera un atout. Il sera son arme, et sa faille : parce qu’une autre avant elle, une qu’elle ne connaît pas, est née avec ce même regard, son destin sera tracé d’une ligne de partage des vies, cette crête d’où l’on peut basculer et où seuls les êtres bien plantés peuvent marcher sans tomber.

Filles de la Walïlü, “La bougie sculptée”
A. de Neuville “Vingt mille lieues sous les mers”

Albaan est au cœur du roman. Elle vit à Ann-Ville, dans cette presqu’île où règnent les femmes. Elle est heureuse et gaie, mais ses nuits sont agitées de cauchemars : des monstres du fond des mers dévorent son père, et elle ne peut pas le sauver.
Son amitié avec Lilijann et leur découverte de la forêt, toujours plus avant, lui fait oublier ses angoisses. Ensemble, elles ne craignent rien ni personne, pas même cette Walïlü qui dévore, dit-on, les enfants ! Jusqu’au jour où une inconnue, une étrangère au visage à moitié brûlé, arrive à Ann-Ville…

Dans “Filles de la Walïlü” il y a…

De la neige, un lac glacé, des fleurs de sureaux, des femmes et des hommes aussi, des pêcheurs aux mains gercées, la forêt, un brin de chamanisme, un tatoueur à une seule main, une cordonnière mairesse, une factrice en sidecar, une sorcière lumineuse, un bal sous un ciel rouge, l'océan, une vengeance et un amour fou, ou plutôt… des amours folles.

Ce roman est nourri d’images, de musiques, de films, de romans bien sûr, et d’essais. La plupart sont cités à la fin du livre.
Côté images, des photos de Kihnu et de l’Islande pour imaginer un pays, d’autres d’Agnieszka Sosnowska pour Albaan, Lilijann, un portrait de femme tatouée signée François Roca… tant d’images nourrissent ce roman que j’en ai fait des moodboards, l’un en rouge, l’autre en bleu.

✪ Pour plonger dans l’ambiance de la presqu’île de Iurföll, la playlist d’Albaan.

Pour écrire ce roman il a fallu…

  • la délicatesse et la finesse de Maya Michalon, une éditrice fabuleuse,
  • la confiance de l’école des loisirs,
  • la patience de mes libraires, François et Audrey, de la librairie Jonas, qui m’ont fait découvrir de très bons romans sur la forêt et les pays du grand froid,
  • l’écoute de Benoit et des ami·es que j’ai abreuvé·es de mes interrogations, de mes doutes,
  • les lumières dorées, le soir, en lisière d’une forêt du bout du monde…