Une journée comme les autres

Une journée comme les autres.

À Paris, il fait gris. Sur ma table, un manuscrit en cours, feuilles en éventail, feutre débouché. À Francfort, les livres parlent en français dans des allées où l’on parle gros sous, traductions, misère des auteurs et splendeur des images énumérées de A à Z.

Dans ma cour, le chat est parti. Il reviendra. Dans mes yeux, les larmes d’un rhume qui s’installe, c’est l’automne. Dans ma rue, le kiosque à journaux, il en existe encore. Et en vitrine, le sourire d’un homme à la une.

Beau sourire, si ce n’était celui d’un meurtrier. C’est un artiste me dit-on ; oui, mais c’est un meurtrier. Il a payé ajoute-t-on. Payé ? Comme si la vie et la mort pouvaient entrer dans un système de transactions. Rappelez-moi, combien de coups ? Dites-moi, aujourd’hui, combien de femmes mourront sous ces mêmes coups de leur compagnon ? Une tous les trois jours, répondent les chiffres.

Aujourd’hui est une journée comme les autres. Un fond de nausée en plus.

Shéhérazade en colère

Il n’y a pas de petit et de grand combat, il y a les moments où il faut savoir dire « non ». Et tout ce qui touche la lecture, l’accès au livre, au savoir, au rêve, est un combat essentiel.

Alors en ces périodes troubles, déjà, se battre pour que la lecture à haute voix se fasse en toute liberté. Avec Alice Brière-Haquet et Vincent Villeminot, puis plus de 150 auteurs, illustrateurs et bibliothécaires ou gens du livre, on a lancé une pétition.

Pour signer la pétition, c’est par ici

Image © Carole Chaix.

À vous qui avez vingt ans

1977. Ou était-ce 1978 ? J’ai seize ans. Je porte des pantalons pattes d’éph et de grandes liquettes volées à mon grand-père. On se parfume au patchouli et au bois de santal, on écoute Frank Zappa, Lou Reed et Santana. Au lycée, au café, avec les copains, on refait le monde, sans arrêt. C’est une manie. Refaire le monde, fumer cigarette sur cigarette et tomber amoureux, de l’un, de l’autre, en riant, en pleurant. Je milite contre le nucléaire, pour l’énergie solaire. En Espagne, Franco est mort. Il reste Pinochet au Chili et les dictatures à l’Est, de l’autre côté d’un mur de silence, loin de nous. Mais on continue de crier dans les rues, contre la censure, contre les plans économiques absurdes, pour l’égalité des femmes et des hommes, pour plus de liberté.

2015. J’ai cinquante ans passés. Plus de pattes d’éph ni de liquettes, mon grand-père est mort. Qu’aurait-il dit du monde qui s’annonce, lui qui a vu passer tant de guerres, 14/18, 39/45, les échos des guerres de décolonisation, l’Indochine et l’Algérie… Qu’aurait-il dit du monde qui est là ? Et nous broie. Les extrémismes se propagent et menacent comme autant de nappes de pétrole sur un océan fermé. La censure rampe et s’étend, le système économique ne fonctionne plus, la finance a pris le pouvoir et mène sans sourciller la planète dans le mur, les droits des femmes sont de plus en plus menacés, la liberté est sous contrôle, état d’urgence prolongé, internet surveillé… Et maintenant, ce vote, ce désespoir larvé qui se transforme en haine et en rejet.

Affiche mai 68
Affiche mai 68

Alors ce soir j’ai envie de reprendre mes pattes d’éph et mes liquettes, de rallumer ce briquet oublié dans un fond de tiroir, et de vous le passer en flambeau, à vous qui avez seize ou vingt ans aujourd’hui. À vous qui héritez d’un moment de l’Histoire si complexe, d’un basculement déroutant, déstabilisant. Angoissant. Un briquet pour ne pas rester dans le gris, le glauque, dans le vide de sens. Un briquet à porter en étendard, lumière au poing. Pour réclamer cette place qu’on ne vous laisse pas, ou si peu. On sera là, derrière vous, pour continuer à rêver le monde, avec vous. Pour semer tout ce qu’il nous semble vital de semer, la liberté, la laïcité, l’égalité, de grands mots auxquels il faut arracher la majuscule pour les prendre avec nous, au creux de nous, les afficher au quotidien, les protéger, les défendre, rageusement. C’est votre monde qui se construit, il ne doit pas se construire sans vous. Pour continuer de vivre, de rire. De s’aimer.

Tenez, prenez ce briquet. Pour les pattes d’éph, il paraît qu’on dit flare maintenant, mais pour les liquettes, allez, je ne suis pas si terrible, je ne vous oblige pas à en porter…