Le vieux bateau

Les vieux bateaux ont une histoire. Comme celle de ce jeune homme amoureux parti en mer plein d’amertume, sa Jeanne ne voulait pas d’un pêcheur, elle rêvait d’une vie à terre, d’une vie de biens. Il a navigué droit devant…

Les vieux bateaux ont une histoire. Comme celle de ce jeune homme amoureux parti en mer plein d’amertume, sa Jeanne ne voulait pas d’un pêcheur, elle rêvait d’une vie à terre, d’une vie de biens. Il a navigué droit devant, dans les vagues et les embruns. Il aurait pu ne pas rentrer. Il a rempli ses yeux du gris de l’orage, ses poumons du sel des siècles traversés, il a regardé passer les dorades, un banc tout entier, aux dos luisants dans la lumière du couchant. Il est rentré au port, il n’avait rien pêché. Il a rangé ses filets, son ciré, ses bottes. Il a laissé un mot : « La maison, elle est à ma mère, le bateau, il est pour Jeanne ». Et il a quitté le pays, on ne l’a jamais revu. Certains racontent qu’il a traversé l’Afrique, son sac sur le dos. On l’aurait croisé sur les îles aux senteurs de vanille, ou encore sur ces routes de marchands où l’on sait toujours quand on part, jamais quand on arrive.

Jeanne, elle, vit à la ville, comme elle en rêvait. Elle est devenue femme de notaire, mère d’enfants de notaire. Quand le bateau a menacé de couler, elle n’en a pas démordu : il fallait le sauver, elle le voulait, au milieu du jardin. Son notaire de mari a trouvé l’idée burlesque, une tocade de femme. Il a laissé faire.

Et le bateau qui prenait l’eau a pris racine sur la terre acide du jardin de la ville. Il est devenu une île où Jeanne se réfugie, à l’aube, pour trouver la force de vivre encore.

CR · Retour de balade, 19 août 2017

À vous qui avez vingt ans

1977. Ou était-ce 1978 ? J’ai seize ans. Je porte des pantalons pattes d’éph et de grandes liquettes volées à mon grand-père. On se parfume au patchouli et au bois de santal, on écoute Frank Zappa, Lou Reed et Santana. Au lycée, au café, avec les copains, on refait le monde, sans arrêt. C’est une manie. Refaire le monde, fumer cigarette sur cigarette et tomber amoureux, de l’un, de l’autre, en riant, en pleurant. Je milite contre le nucléaire, pour l’énergie solaire. En Espagne, Franco est mort. Il reste Pinochet au Chili et les dictatures à l’Est, de l’autre côté d’un mur de silence, loin de nous. Mais on continue de crier dans les rues, contre la censure, contre les plans économiques absurdes, pour l’égalité des femmes et des hommes, pour plus de liberté.

2015. J’ai cinquante ans passés. Plus de pattes d’éph ni de liquettes, mon grand-père est mort. Qu’aurait-il dit du monde qui s’annonce, lui qui a vu passer tant de guerres, 14/18, 39/45, les échos des guerres de décolonisation, l’Indochine et l’Algérie… Qu’aurait-il dit du monde qui est là ? Et nous broie. Les extrémismes se propagent et menacent comme autant de nappes de pétrole sur un océan fermé. La censure rampe et s’étend, le système économique ne fonctionne plus, la finance a pris le pouvoir et mène sans sourciller la planète dans le mur, les droits des femmes sont de plus en plus menacés, la liberté est sous contrôle, état d’urgence prolongé, internet surveillé… Et maintenant, ce vote, ce désespoir larvé qui se transforme en haine et en rejet.

Affiche mai 68
Affiche mai 68

Alors ce soir j’ai envie de reprendre mes pattes d’éph et mes liquettes, de rallumer ce briquet oublié dans un fond de tiroir, et de vous le passer en flambeau, à vous qui avez seize ou vingt ans aujourd’hui. À vous qui héritez d’un moment de l’Histoire si complexe, d’un basculement déroutant, déstabilisant. Angoissant. Un briquet pour ne pas rester dans le gris, le glauque, dans le vide de sens. Un briquet à porter en étendard, lumière au poing. Pour réclamer cette place qu’on ne vous laisse pas, ou si peu. On sera là, derrière vous, pour continuer à rêver le monde, avec vous. Pour semer tout ce qu’il nous semble vital de semer, la liberté, la laïcité, l’égalité, de grands mots auxquels il faut arracher la majuscule pour les prendre avec nous, au creux de nous, les afficher au quotidien, les protéger, les défendre, rageusement. C’est votre monde qui se construit, il ne doit pas se construire sans vous. Pour continuer de vivre, de rire. De s’aimer.

Tenez, prenez ce briquet. Pour les pattes d’éph, il paraît qu’on dit flare maintenant, mais pour les liquettes, allez, je ne suis pas si terrible, je ne vous oblige pas à en porter…

L’école de la République

Marilou à l'école.
Marilou à l’école, in “Le fil de soie”  ©Delphine Jacquot/éd. Thierry Magnier

Décidément, Le fil de soie est nommé dans de très beaux prix. Aujourd’hui, matinée Tatoulu dans une école du XVIIIe, à Paris. Je suis en avance, je regarde les enfants arriver devant le 61 de la rue Clignancourt. Est-ce l’effet retour de vacances ? Ce début de printemps qui hésite entre soleil et rideaux de pluie ? Les enfants sont calmes, sereins. Avec leurs origines cumulées, à eux tous, ces enfants de France doivent couvrir une bonne partie de la planète. La porte s’ouvre, la gardienne les accueille d’un bonjour souriant. Une enfant de sept ou huit ans attend sa copine pour entrer, elles sont contentes de se retrouver. Un jeune garçon noir arrive avec une petite fille blanche et blonde, ils sont en grande conversation, ils rient. Puis disparaissent dans l’école. Je les suis.
Arthur Cattiaux, un enseignant de CM2, m’accueille tout en saluant les enfants. Ilona, Mohamed, Jeanine, Lou, Lucas, Dylan, Arthur, Fleur, Ruby… il les connaît tous, a un mot gentil pour chacun, soulève le chapeau d’une fille en lui disant qu’il est charmant, mais qu’elle doit l’enlever pour aller dans la cour. Le respect, l’attention, la bienveillance. Des mots qui semblent tellement usés… et pourtant.

Dans sa classe de CM2 et celle de Raphaële Asselin, les rencontres avec les élèves sont de merveilleux moments d’écoute mutuelle, de curiosité, de finesse de réflexion sur le livre, l’histoire. Quand la récréation ou la fin de matinée sonnent, ils continuent de poser des questions, d’échanger, ne semblent pas pressés de partir. Marilou et sa Mamilona ont trouvé ici un bien beau théâtre pour livrer leur histoire…

Que dire ? Merci. Oui, merci, vraiment. Ce matin, rue Clignancourt, à Paris, j’ai vécu un vrai moment de mixité, d’école républicaine. C’est donc possible ! En ces temps si sombres, des instants comme ceux-là sont une source d’énergie essentielle. À la fin de la première rencontre, une enfant m’a demandé si les événements de Charlie Hebdo avaient changé quelque chose dans ce que j’écrivais. Dans son regard, dans l’attente de toute la classe face à ma réponse, j’ai ressenti l’immense confiance que ces enfants nous font, j’ai mesuré l’importance qu’on peut avoir, nous, troubadours, inventeurs d’histoires, chez ces enfants qui grandissent avec Charlie. Un sacré défi.

Mais on n’est pas seuls… Les parents, bien sûr, sont là. Et les enseignants. Alors, oui, merci aux enseignants, merci à l’équipe de cette école, merci à tous ceux qui font mentir les corbeaux et montrent jour après jour que vivre ensemble, non seulement c’est possible, mais que c’est enthousiasmant.