Le doux métier que voilà

Pour ceux qui ne veulent pas plumer leur auteur et qui se demandent comment on en arrive à une heure du conte payante en bibliothèque… Ou tout simplement pour ceux qui ne connaissent rien à ce drôle de métier et aimeraient bien en savoir un peu plus.

Étape 1 : le portrait de l’écrivain

Tableau nº1

L’écrivain est un écrivain, pas une écrivaine, il porte une barbe, s’enferme dans un bureau qui sent l’encaustique, parfois en robe de chambre, l’inspiration n’attend pas ! Il se pose devant une fenêtre avec vue sur — au choix — une forêt, un lac ou l’océan, et il ne se préoccupe de rien d’autre que de coucher sur le papier des mots, des histoires que d’autres liront avec bonheur, plaisir, rage ou agacement.

Tableau nº2

Effacez tout, on reprend.

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Le vieux bateau

Les vieux bateaux ont une histoire. Comme celle de ce jeune homme amoureux parti en mer plein d’amertume, sa Jeanne ne voulait pas d’un pêcheur, elle rêvait d’une vie à terre, d’une vie de biens. Il a navigué droit devant…

Les vieux bateaux ont une histoire. Comme celle de ce jeune homme amoureux parti en mer plein d’amertume, sa Jeanne ne voulait pas d’un pêcheur, elle rêvait d’une vie à terre, d’une vie de biens. Il a navigué droit devant, dans les vagues et les embruns. Il aurait pu ne pas rentrer. Il a rempli ses yeux du gris de l’orage, ses poumons du sel des siècles traversés, il a regardé passer les dorades, un banc tout entier, aux dos luisants dans la lumière du couchant. Il est rentré au port, il n’avait rien pêché. Il a rangé ses filets, son ciré, ses bottes. Il a laissé un mot : « La maison, elle est à ma mère, le bateau, il est pour Jeanne ». Et il a quitté le pays, on ne l’a jamais revu. Certains racontent qu’il a traversé l’Afrique, son sac sur le dos. On l’aurait croisé sur les îles aux senteurs de vanille, ou encore sur ces routes de marchands où l’on sait toujours quand on part, jamais quand on arrive.

Jeanne, elle, vit à la ville, comme elle en rêvait. Elle est devenue femme de notaire, mère d’enfants de notaire. Quand le bateau a menacé de couler, elle n’en a pas démordu : il fallait le sauver, elle le voulait, au milieu du jardin. Son notaire de mari a trouvé l’idée burlesque, une tocade de femme. Il a laissé faire.

Et le bateau qui prenait l’eau a pris racine sur la terre acide du jardin de la ville. Il est devenu une île où Jeanne se réfugie, à l’aube, pour trouver la force de vivre encore.

CR · Retour de balade, 19 août 2017

À vous qui avez vingt ans

1977. Ou était-ce 1978 ? J’ai seize ans. Je porte des pantalons pattes d’éph et de grandes liquettes volées à mon grand-père. On se parfume au patchouli et au bois de santal, on écoute Frank Zappa, Lou Reed et Santana. Au lycée, au café, avec les copains, on refait le monde, sans arrêt. C’est une manie. Refaire le monde, fumer cigarette sur cigarette et tomber amoureux, de l’un, de l’autre, en riant, en pleurant. Je milite contre le nucléaire, pour l’énergie solaire. En Espagne, Franco est mort. Il reste Pinochet au Chili et les dictatures à l’Est, de l’autre côté d’un mur de silence, loin de nous. Mais on continue de crier dans les rues, contre la censure, contre les plans économiques absurdes, pour l’égalité des femmes et des hommes, pour plus de liberté.

2015. J’ai cinquante ans passés. Plus de pattes d’éph ni de liquettes, mon grand-père est mort. Qu’aurait-il dit du monde qui s’annonce, lui qui a vu passer tant de guerres, 14/18, 39/45, les échos des guerres de décolonisation, l’Indochine et l’Algérie… Qu’aurait-il dit du monde qui est là ? Et nous broie. Les extrémismes se propagent et menacent comme autant de nappes de pétrole sur un océan fermé. La censure rampe et s’étend, le système économique ne fonctionne plus, la finance a pris le pouvoir et mène sans sourciller la planète dans le mur, les droits des femmes sont de plus en plus menacés, la liberté est sous contrôle, état d’urgence prolongé, internet surveillé… Et maintenant, ce vote, ce désespoir larvé qui se transforme en haine et en rejet.

Affiche mai 68
Affiche mai 68

Alors ce soir j’ai envie de reprendre mes pattes d’éph et mes liquettes, de rallumer ce briquet oublié dans un fond de tiroir, et de vous le passer en flambeau, à vous qui avez seize ou vingt ans aujourd’hui. À vous qui héritez d’un moment de l’Histoire si complexe, d’un basculement déroutant, déstabilisant. Angoissant. Un briquet pour ne pas rester dans le gris, le glauque, dans le vide de sens. Un briquet à porter en étendard, lumière au poing. Pour réclamer cette place qu’on ne vous laisse pas, ou si peu. On sera là, derrière vous, pour continuer à rêver le monde, avec vous. Pour semer tout ce qu’il nous semble vital de semer, la liberté, la laïcité, l’égalité, de grands mots auxquels il faut arracher la majuscule pour les prendre avec nous, au creux de nous, les afficher au quotidien, les protéger, les défendre, rageusement. C’est votre monde qui se construit, il ne doit pas se construire sans vous. Pour continuer de vivre, de rire. De s’aimer.

Tenez, prenez ce briquet. Pour les pattes d’éph, il paraît qu’on dit flare maintenant, mais pour les liquettes, allez, je ne suis pas si terrible, je ne vous oblige pas à en porter…